MANGER: QUE FAIRE DES RITES ALIMENTAIRES?
Mercredi 7 mai 2008
Salle des fêtes de l’hôtel de ville de Montreuil
Conférence animée par Françoise SMYTH, professeur d’exégèse biblique et de langues du proche Orient à la faculté de théologie protestante de Paris.
Dès et sous toutes les latitudes, mais aussi au plus près de ce que nous appelons «chez nous », les sociétés se disent dans ce dont elles se nourrissent et comment. Leur rite n’est jamais loin, le mythe non plus. Ne pas cuire, cuire, partager, exclure : à partir de quelques exemples concrets, nous tenterons dans une perspective comparative de comprendre quelles identités ou appartenances s’expriment ainsi dans leur rapport aux dieux, aux hommes, au monde.
ENTREE LIBRE
Editorial 2007-2008
Mohammed ARKOUN
Professeur émérite d’histoire de la
pensée islamique à l’Université Paris III -
Sorbonne. Visiting Professor dans plusieurs
universités (Etats-Unis, Europe, monde arabe).
Directeur scientifique de la revue Arabica.
PRÉSIDENT DU CONSEIL SCIENTIFIQUE
DU CENTRE CIVIQUE D’ÉTUDE
DU FAIT RELIGIEUX
Le CCEFR s’inscrit dans une démarche laïque qui accepte l'élargissement de la recherche et de l'enseignement aux liens tissés entre religions, cultures, sociétés et politique dans tous les parcours historiques, en Europe-Occident, en Asie et en Afrique.
Le respect de toutes les formes de la croyance et des cultes est acquis dans toutes les démocraties avancées. Pour autant, l'évaluation critique et la connaissance comparée des contenus, des fonctions et des portées anthropologiques des systèmes de croyances et de non-croyances que sont les religions, souffrent d'un retard. Celui-ci porte préjudice au fonctionnement optimal des principes de la démocratie dans les sociétés multiculturelles.
Cette préoccupation d'essence intellectuelle, scientifique, spirituelle et citoyenne a déjà été ressentie et clairement défendue par des penseurs comme Jaurès, qui définissait la laïcité comme “l'œuvre d'éducation où la conscience s'éveille [...], libre de toute entrave, libre de tout dogme” visant à “susciter [...] l'habitude de la raison et de la vérité”.
Le conseil scientifique du CCEFR, composé d'enseignants chercheurs qualifiés et acquis à ces valeurs, a fait appel à des collègues de haute compétence pour assurer un enseignement nouveau. En effet, ce dernier doit concilier les exigences d'une connaissance critique du fait religieux avec les impératifs pédagogiques de la transmission de cette connaissance à un public composite, intéressé par l'information et l'acquisition des outils de la pensée critique.
Pour Jean-Pierre Brard, député de la Seine-Saint-Denis et maire de Montreuil-sous-Bois, trop d'exemples confirment la pertinence de la formule de Benjamin Franklin pour qui “la seule chose qui soit plus coûteuse que l'éducation, c'est l'ignorance”. Or, de nombreux croyants sont privés de tout accès à la culture théologique et surtout historique. Il en va de même pour ceux qui opposent avec assurance la scientificité de la culture de l'incroyance à ce qu’ils considèrent être des ignorances superstitieuses véhiculées par les religions traditionnelles. Il est temps de sortir de ces confusions porteuses d'exclusions réciproques, allant jusqu'aux rejets racistes, dans des sociétés où se juxtaposent désormais des groupes sociaux aux niveaux de cultures très disparates. Ces ignorances alimentent les revendications identitaires, parfois violentes, lorsqu'elles sont coupées de tout examen critique. “C'est du repli sur soi et de l'ignorance que se nourrissent les préjugés et les communautarismes” déclarait Jacques Chirac dans Le Monde du 7 novembre 2002.
Le Centre civique d'étude du fait religieux lutte contre toute logique de balkanisation et de bipolarisation du monde, de choc des civilisations. Il tend à promouvoir la parfaite lisibilité scientifique et culturelle de toutes les expériences humaines inscrites dans les langues, les œuvres de civilisations et de créativité culturelle.
Ces œuvres humaines sont toujours marquées par les religions, avant l'entrée en scène de la modernité qui se construit en tension éducative avec les héritages religieux. Cette tension est aussi féconde pour l'esprit que les rigidités dogmatiques et les certitudes militantes sont préjudiciables à l'émancipation de la condition humaine.
L'expérience désormais concluante du CCEFR de Montreuil doit pouvoir susciter des émules dans toutes les mairies de France, afin de servir les buts recherchés par ces parcours éducatifs. Les réponses de l'Etat, des partis politiques, des syndicats, des institutions religieuses elles-mêmes aux graves problèmes liés à une immigration croissante, sont importantes, mais demeurent insuffisantes, voire inadéquates. L'objectif est de souligner l'urgente nécessité de l'intervention des mairies pour apporter des solutions quotidiennes à partir de la base démocratique de la République.
EDITORIAL DE MOHAMMED ARKOUN 2005-2006
Depuis son lancement en février 2003 à Montreuil, le CCEFR s’efforce de consolider les conditions de possibilité d’un enseignement du fait religieux dans le cadre du système éducatif républicain laïque conforme aux principes intellectuels et scientifiques de distanciation critique de tout objet de recherche et d’enseignement public.
Il s’agit de familiariser un public large et diversifié avec le concept nouveau de fait religieux qui réfère non pas à des religions particulières, mais au socle anthropologique commun à toutes les expressions et les accomplissements des religions manifestés dans l’histoire des sociétés et des cultures explorées par les chercheurs comme autant d’exemples concrets. L’étude et l’enseignement du fait religieux ainsi programmé n’ignorent pas les conditions historiques et culturelles particulières dans lesquelles émergent et se déploient les différentes religions connues jusqu’ici. Chaque religion est appréhendée comme un système de croyances et de non-croyances partagées par un nombre plus ou moins large de groupes ethno-socio-linguistiques et culturels. Chaque système exige un travail de déconstruction pour comprendre son fonctionnement, ses évolutions et ses impacts dans chaque contexte social-historique. On découvre ainsi des ensembles cohérents et fonctionnels de principes, de représentations, de valeurs, de rituels, de normes de jugement et de conduites individuelles et collectives qui commandent la formation et le déploiement existentiel de chaque sujet humain, chaque mémoire collective, chaque imaginaire social. Le travail de déconstruction n’autorise aucune hiérarchisation, aucun jugement de valeur, aucun dérapage théologique, confessionnel, politique, mytho-historique ou mytho-idéologique.
La notion de socle anthropologique commun comme celle de fait religieux, n’est pas encore assez familière aux divers publics qui commencent seulement à s’intéresser à ces riches domaines de la connaissance et de l’action historique. On s’émeut, on s’indigne et on se révolte à juste titre devant les agressions répétées du terrorisme international ; mais on ne prend pas les mesures politiques, scientifiques et éducatives adéquates pour renouveler notre connaissance des fonctions du fait religieux dans la production de l’existence humaine à travers l’histoire. Il s’agit de libérer notre regard intellectuel, scientifique, moral et politique du cadre ethnographique de perception et d’interprétation des cultures longtemps qualifiées de primitives, magiques, superstitieuses, archaïques, traditionnelles, conservatrices, sous-développées, régressives, etc. La diversité de ces qualifications atteste la mise à l’écart de « l’autre », « l’étranger » à partir de « notre » religion, « notre » langue, « notre » culture, « notre » Etat-Nation ou Nation-Etat demeurés longtemps à l’abri de toute enquête ethno-logique et anthropologique utilisant les mêmes méthodes de déconstruction et les mêmes principes d’intelligibilité appliqués à toutes les cultures et tous les parcours historiques des groupes et sociétés humaines. On a fait remarquer que même l’anthropologie structurale de Claude Lévi Strauss qui a repensé la frontière idéologique entre « la pensée sauvage » et les cultures de domestication, n’a pas inclus de façon significative la tradition biblique et judéo-chrétienne. C’est Paul Ricœur qui a souligné la persistance de cette exception « judéo-chrétienne » chez un chercheur-penseur au faîte de sa notoriété internationale dans les années 1960. Quelques années plus tard, un journaliste du Monde a fait la même remarque à Paul Ricœur à propos de la quasi absence de l’exemple de l’islam dans ses travaux sur la Bible et la question religieuse. Pourtant, l’anthropologue britannique Mary Douglas avait publié depuis 1960 de nombreux travaux dont l’un vient seulement d’être traduit en français sous le titre L’anthropologue et la Bible. Lecture du Lévitique, Bayard 2005.
Il est clair que les débats sur l’islam dit modéré ou fondamentaliste sont dominés depuis les années 1980 par le regard d’une raison voltairienne, militante, combattante, condescendante sur une religion assurément entraînée dans des politiques volontaristes d’étatisation, de mythologisation, de radicalisation nationaliste et protestataire qui ont atteint la déflagration mondiale du 11/9/2001. Ces politiques ont été imposées délibérément par les Partis-Etats postcoloniaux depuis les années 1950-60 avec le soutien actif soit de l’ex URSS, soit de l’Occident « libre » au temps de la guerre froide. Après 1989, l’Occident démocratique a cru pouvoir gérer le monde selon les principes sérieusement lancés des Etats-Unis sur « la fin de l’histoire » et le clash des civilisations. Nous sommes ainsi entrés dans l’aire d’une violence politique généralisée mobilisant la légitimité « démocratique » d’un côté et celle de la mytho-idéologie politico-religieuse de l’autre. Ce qui se passe dans notre monde depuis le 11/9/2001 nous oblige à changer de paradigme intellectuel et de stratégie cognitive et éducative pour ouvrir à l’histoire de l’humanité contemporaine de nouveaux horizons de sens, de la valeur, de l’espérance et de l’action émancipatrice.
C’est dans cette perspective de mondialisation de la (re)connaissance de l’homme par l’homme que l’étude du fait religieux revêt toute son urgence et sa portée humaniste.
Faute d’initiation à l’anthropologie comme critique des cultures et des religions, tous les protagonistes des guerres civiles et impériales en cours contribuent à dévoyer la recherche en sciences de l’homme et de la société en leur assignant des objectifs empiriques dans l’ordre de l’ingénierie, de la gestion des ressources humaines pour la production de sociétés du spectacle, de la consommation, de la marchandisation des idées et des cultures elles-mêmes. C’est ce qui explique la demande grandissante d’une religiosité facilement mobilisable dans les campagnes électorales de certaines démocraties, de même que le chômage accentue l’appel à la consommation pour créer plus d’emplois. Dans ces conditions, l’étude du fait religieux apparaît dérisoire et sans portée pragmatique, même si par ailleurs la prolifération des formations sectaires atteste l’amplification des demandes des imaginaires sociaux voués à toutes les dérives mytho-idéologiques. Celles-ci sont soit utilisées comme un « combustible fécond » par les mouvements politiques, soit simplement confiées à l’administration judiciaire dans les pays où prédomine la culture de l’incroyance. Tout cela ajoute, on le voit, de la pertinence scientifique, intellectuelle, politique, morale et éducative à une étude neuve du fait religieux indissociable du devenir actuel du fait politique. L’urgence est plus grande encore pour tous les contextes socio-politiques travaillés par le fait islamique, y compris en Europe-Amérique. Il faut sortir des faux débats sur « l’islam politique », car ils n’ont jamais eu ni la pertinence intellectuelle, ni la qualité littéraire du combat voltairien contre l’institution cléricale, encore moins la préoccupation critique et libératrice de la pensée anthropologique moderne. Au-delà des positions individuelles, je vise ici deux faiblesses néfastes : d’une part, la carence des relais de transmission des acquis novateurs de la recherche en sciences sociales dans les sociétés démocratiques les plus avancées ; d’autre part, le conservatisme scolastique d’un grand nombre d’enseignants qui ne prennent pas le temps de se recycler à l’aide de stages et de lectures appropriées.
Avec l’accord et le dévouement unanimes des membres du Conseil scientifique du CCEFR, les programmes proposés pour l’année 2005-2006 illustrent plus clairement encore la volonté de combler des lacunes graves et d’offrir un modèle opératoire de recherche et d’enseignement civique à d’autres grandes villes de France et même d’Europe où la question religieuse est devenue cruciale. Des ministres de l’intérieur ou de la justice, chargés de la gestion des cultes dans les gouvernements démocratiques et laïques, s’ingénient à trouver des réponses satisfaisantes aux demandes d’immigrés d’origines et de confessions très éloignées du judéo-christianisme qui a accompagné depuis des siècles les parcours historiques des sociétés euro-américaines. On commence seulement à comprendre que les liens entre religions, cultures, sociétés et régimes politiques sont bien plus complexes et irréductibles que ne l’ont laissé croire les compromis juridiques signés entre les Eglises et les Etats en contextes euro-américains modernes. Même les institutions de recherche et d’enseignement sont en train de mesurer à quel point leurs découpages des champs de la réalité offerts comme objets d’étude ont besoin de révisions critiques radicales. On n’est pas quitte à l’égard de la connaissance du fait religieux en octroyant des lieux de culte, des aumôniers dans les prisons, écoles et hôpitaux, des carrés dans les cimetières, des écoles d’enseignement privé, des conseils représentatifs élus, des possibilités de célébrer les fêtes religieuses ou de respecter les interdits alimentaires… Ce faisant, on politise, on ritualise, on étatise, on bureaucratise, on communautarise les groupes confessionnels sans leur offrir en même temps, je dirai en priorité, des espaces intellectuels et scientifiques où seraient repensés à nouveaux frais toutes ces manifestations socio-culturelles des religions vouées à terme à un dessèchement moral, spirituel, culturel et intellectuel
Réfléchir sur le rite et la condition humaine, sur les fonctions fondatrices des grands Récits mytho-historiques, sur la fécondité culturelle et spirituelle du cercle herméneutique qui prescrit le travail incessant sur le croire pour comprendre et le comprendre pour croire, sur l’intertextualité et la facture rhétorique, littéraire et sémiotique de la parole prophétique ou des Sages, devenue ces « Ecritures saintes » recueillies et pieusement lues, interprétées telles qu’elles sont fixées dans des Corpus Officiels Clos ; enrichir la réflexion philosophique et la quête de sens les enseignements de l’intercréativité qu’autorise le déchiffrement patient et délicat des rapports et tensions entre Temps et Récits tels que Paul Ricœur, Northrope Frye et bien d’autres les ont analysés ; déconstruire comme je l’ai fait depuis longtemps, les Textes religieux fondateurs pour montrer comment ils ont mis en place pour des siècles, les mécanismes fonctionnels de ce que j’ai appelé le triangle anthropologique formé par Violence, Sacré et Vérité : tels sont les itinéraires passionnants d’une étude du fait religieux rendue accessible à tous les citoyens et pas seulement aux spécialistes, aux enseignants et aux esprits soucieux de contribuer à l’histoire de la pensée humaine. Car nous savons que la gestion des biens du Salut – autre manière de désigner les religions – a été monopolisée pendant des siècles par un personnel privilégié de clercs appelés par Max Weber les gestionnaires du sacré. Les masses populaires doivent se contenter des professions de foi et de l’obéissance aux rituels fixés dans des définitions « orthodoxes » par le Magistère doctrinal de chaque tradition religieuse. Il n’y a pas de doute que la démocratisation des grands débats sur le fait religieux modifiera le statut cognitif et l’autorité normative attachés aux religions jusqu’ici.
On remarquera que j’ai écrit en lettres grasses les concepts nouveaux qui doivent ouvrir des perspectives plus larges sur l’intelligibilité des problèmes et des données liés au fait religieux et qui constituent l’amont des religions particulières, ou ce que j’ai nommé le socle anthropologique commun. On se contente d’enseigner encore aujourd’hui les croyances et les manifestations en aval de chaque religion ; on ne s’engage même pas dans l’examen des constructions théologiques de la croyance pour les soumettre, elles aussi, à une histoire et une anthropologie comparées. C’est une nouvelle discipline ignorée jusqu’ici pour préserver le monopole du magistère gestionnaire des orthodoxies. On poursuivra dans les années à venir l’élargissement des territoires à explorer et des horizons de pensée critique qu’il conviendra de retenir. Soucieux d’attirer et de retenir le plus grand nombre possible d’auditeurs motivés, nous veillons à ne pas imposer des programmes trop lourds et trop ambitieux pour respecter les rythmes d’acquisition et de progression qu’exige toute pratique didactique.
En tant que président du conseil scientifique, j’exprime ma profonde reconnaissance à tous les collègues qui acceptent avec empressement de participer à une expérience dont ils mesurent chaque fois l’importance et la fécondité pour leur propre pratique scientifique et didactique et pour la construction d’un nouvel espace de vie citoyenne et d’un humanisme exigeant, ouvert et subversif chaque fois que la pensée critique et didactique le justifie.
Dans ce discours du 3 mars 1904 à la Chambre, Jaurès donne sa vision de l'Etat laïque enseignant. Dans ce discours fondamental qui va permettre des évolutions majeures, Jaurès a recours à l'histoire et rappelle ce qu'a voulu, selon lui, la Révolution française.
Sur ce paragraphe, voir M. Arkoun et Joseph Maïla, De Manhattan à Bagdad. Au-delà du Bien et du Mal, Paris 2003
Brillante métaphore employée par Hassan II pour parler de l’usage qu’il faisait, en tant qu’émir, des croyants, du phénomène de l’islam fondamentaliste pour contrebalancer les excès d’une menace inverse avec les mouvements gauchistes.
Sur tous les concepts écrits en gras dans ce paragraphe, voir M. Arkoun, The Unthought in Contemporary Islamic Thought, London 2002 ; et Humanisme et Islam. Combats et Propositions, Vrin, Paris 2005